
En mars 2026, Thierry Breton clôturait le Risk Summit devant une salle de décideurs et d'entrepreneurs. En moins d’une heure, l'ancien commissaire européen a livré son diagnostic sur l'état du numérique européen et sur ce que l'Europe pourrait faire de son marché si elle osait s'en servir.
"Depuis le 20 janvier 2025, on est rentré dans un nouveau monde. Il y a quelqu'un qui a dit à la Maison Blanche : maintenant, la confiance, je déchire." Ce constat est celui de Thierry Breton, ancien commissaire européen, en clôture du Risk Summit 2026. Une date qui marque selon lui une rupture de paradigme : pas un simple changement de politique américaine, mais la fin d'un ordre international bâti sur la confiance contractualisée entre États.
À lire aussi : Cybersécurité : pourquoi l'humain est devenu la principale cible des cyberattaques dopées à l'IA
Pour les professionnels du numérique, cette rupture n'est pas abstraite. Flux de données transfrontaliers, accords de transfert, certifications : tout ce cadre repose sur une confiance qui, selon Breton, ne reviendra pas de sitôt. "70 ans pour bâtir la confiance, 12 mois pour la détruire."

27 marchés fragmentés, un avantage pour qui ?
Avant de parler de régulation, Breton pose un diagnostic ferme. La fragmentation du marché numérique européen en 27 régimes juridiques distincts n'était pas neutre. Elle arrangeait structurellement les plateformes américaines, organisées depuis longtemps pour absorber cette complexité. "Depuis 20 ans, ils s'étaient habitués à la fragmentation de notre marché intérieur. Ils se sont accommodés de ce marché."
À lire aussi : ChatGPT et la publicité : OpenAI suit-il vraiment le modèle Google ?
L'asymétrie est brutale. "Il y avait un jeune en première année à Harvard qui a dit : j'arrête et puis je fais un annuaire, ça s'appelle Facebook. Il avait un marché de 330 millions de consommateurs unifiés, parlant la même langue, même régulation. Nous, c'était 27." Résultat : impossibilité d'atteindre une masse critique, coûts de conformité démultipliés, et des scale-ups européennes contraintes de s'installer aux États-Unis dès qu'elles atteignent une certaine taille.
Nommer les choses autrement pour avancer
Face à ce constat, Breton a choisi la méthode plutôt que la confrontation. Dans les institutions européennes, certains mots agissent comme des déclencheurs de blocage. Il en a fait l'expérience directement. "J'ai 2050 : zéro CO2. Je fais le calcul. Il faut qu'on double le parc nucléaire européen. On me dit : malheureux, on ne parle pas de nucléaire ici, c'est interdit. On ne prononce pas le mot nucléaire, me dit madame Von der Leyen." La semaine suivante, même proposition, autre cadrage : "il faut qu'on double notre capacité de production d'énergie de transition décarbonée." "Ah oui, alors ça d'accord."
L'anecdote fait sourire, mais elle révèle une méthode. Pendant cinq ans, Breton a avancé par reformulation progressive plutôt que par confrontation frontale. Résultat : les textes qu'il a portés ont été votés à 90 % au Parlement européen selon lui.

Une architecture en trois logiques
Ce que Breton a construit ne se résume pas à une liste de contraintes. "J'aime pas dire des piliers de régulation, c'est des piliers d'organisation. On a organisé notre marché intérieur numérique." Trois logiques structurent l'ensemble.
La première est une logique de propriété. À qui appartiennent les données ? Le Data Governance Act répond pour la donnée publique, le Data Act pour la donnée industrielle. "Lorsque je conduis mon véhicule, c'est 32 pétaoctets. À qui appartiennent ces données ? À moi, au constructeur, à la société de maintenance, à la compagnie d'assurance." Sans règle, c'est le rapport de force qui tranche.
À lire aussi : Fraude 2.0 : deepfakes et détournement des processus métiers, les nouvelles menaces invisibles
La deuxième est une logique de transposition. Le DSA part d'un principe simple : "Dans l'espace physique, on n'a pas le droit de proférer des propos antisémites, de faire des apologies du terrorisme. On a transposé ça dans l'espace numérique, ni plus ni moins." Le DMA prolonge cette cohérence sur le terrain de la concurrence, pour éviter que la taille d'une plateforme serve structurellement à évincer les acteurs plus petits.
La troisième est une logique de risque. L'AI Act ne régule pas en fonction de la taille mais du niveau de risque. Le seuil retenu, 10 % de la population européenne, "d'où le chiffre magique de 45 millions", correspond au moment où un biais algorithmique peut produire des effets à l'échelle d'une société entière.

Un levier sous-utilisé, un angle mort persistant
Breton est plus offensif sur ce point. L'Europe, dit-il, dispose d'un rapport de force réel qu'elle n'exerce pas. "On est 450 millions de consommateurs, une fois et demi plus grand que les États-Unis." Ce marché n'est pas abstrait pour les plateformes américaines : elles y réalisent "30, 40, 50 % de leur profit. Si jamais on commence à restreindre un peu ces profits, vous allez voir les marchés, ça va faire très mal."
La condition d'accès à ce marché est donc, selon lui, un outil de réciprocité que l'Europe sous-exploite. Il en donne une illustration concrète tirée de sa propre expérience de négociation avec Google. "Mes clients voulaient du TensorFlow. Très bien, on leur a mis, mais on a fait des datacenters totalement sécurisés, hermétiques, dans lesquels personne ne pouvait aller sauf nous." Autrement dit : accéder aux outils américains tout en conservant une maîtrise totale sur les données. Ce n'est pas du protectionnisme. C'est de la négociation de conditions d'accès. Ce que toute organisation devrait pratiquer systématiquement, dans un contexte où la localisation des données est devenue une variable géopolitique à part entière.
À lire aussi : Mac et iPhone sont-ils vraiment plus sécurisés ? Ce qu’en disent les experts en cybersécurité
Reste pourtant un angle mort que Breton identifie lui-même, et qui relativise l'optimisme de son propos. L'édifice réglementaire tient. Le marché intérieur existe. Mais le capital, lui, continue de fuir. "300 milliards par an d'épargne européenne vont s'investir aux États-Unis et financent le développement des technologies américaines." Un chiffre qui, après les accords récents, est passé à 500 milliards par an. Concrètement, des entreprises tech européennes atteignent un stade de développement avancé, puis n'ont d'autre choix que de lever aux États-Unis ou de s'y introduire en bourse, transférant ainsi la valeur créée en Europe vers des marchés américains. Sans marché financier intégré, les scale-ups européennes butent toujours sur le même plafond de verre. "Il faut avoir enfin un marché financier intégré pour que nos entreprises émergent et qu'on leur donne les moyens d'avoir les financements." C'est la condition manquante. Et sur ce point, Breton n'annonce pas de solution. Il pointe un chantier.
“L'avenir va appartenir à ceux qui ont du leadership. La confiance c'est top down. Le leadership ça doit être bottom up." C'est sur cette formule que Breton a conclu son intervention. Un discours dense, parfois provocateur, qui dépasse largement le cadre du Risk Summit. Le discours complet est disponible sur YouTube et en podcast.








.avif)