
Internet pourrait-il tomber du jour au lendemain ? Dans un contexte où la menace cyber peut toucher n’importe quelle personne, n’importe quelle infrastructure, la question se pose. Analyse d’un scénario de panne mondiale des plus inquiétants mais dont la probabilité est souvent exagérée.
Face à l’augmentation fulgurante du nombre de cyberattaques et de leur impact sur les sociétés, les inquiétudes générées par certains scénarios ne sont pas nécessairement injustifiées. Un scénario est retenu en particulier : celui d’une panne mondiale Internet. Dans un monde où les sociétés sont de plus en plus dépendantes aux nouvelles communications de l’information et de la communication, les conséquences d’un tel évènement seraient gravissimes. Il convient cependant d’apporter des clarifications autour des vulnérabilités d’Internet, autant dans le domaine physique que numérique, afin d’évaluer la probabilité d’une panne mondiale.
Les câbles sous-marins : le corps vulnérable d’Internet
La principale vulnérabilité d’Internet ne réside pas dans des lignes de code mal tapées ou des paramètres mal configurés. Internet n’est pas qu’un environnement immatériel composé de sites et de réseaux sociaux. Il repose également sur un réseau de 500 câbles sous-marins permettant à l’information de transiter aux quatre coins du globe. Sans ce 1,4 million de kilomètres de fibre optique, 99% du trafic Internet intercontinental ne pourrait pas fonctionner. On estime que des milliers de milliards de dollars transitent chaque jour par ces câbles pas plus larges qu’un tuyau d’arrosage, qui peuvent parfois se situer des centaines de mètres sous la surface.
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Un câble endommagé peut plonger des nations entières dans le noir numérique, parfois pendant plusieurs semaines. En 2008, la coupure de trois câbles sous-marins entre la Sicile et la Tunisie a affecté le trafic Internet pour plus d’une dizaine de pays en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Asie. Parmi les nations les plus touchées, les Maldives dont les liaisons se sont retrouvées hors service à 100%, l’Inde à 82%, le Qatar à 73% et Djibouti à 71%. Le Comité international de protection des câbles (CIPC) estime qu’entre 150 et 200 coupures de câbles sous-marins ont lieu chaque année. Selon Tomas Lamanauskas, secrétaire général adjoint de l’Union internationale des télécommunications de l’ONU, 80% des incidents seraient liés à la pêche et au mouillage, les filets et les ancres des bateaux pouvant endommager les câbles en raclant les fonds marins.
Les câbles sous-marins peuvent être également être victimes de catastrophes naturelles telles que des tremblements de terre ou des glissements de terrain. Le cas le plus médiatisé date de 2022 avec le volcan sous-marin Hunga-Tonga-Hunga Ha’apai, localisé en plein milieu de l’océan Pacifique Sud, dont l’éruption a causé une coupure Internet impactant l’archipel de Tonga dans son intégralité pendant des semaines. Une nation entière s’est retrouvée effacée de la carte numérique à cause d’un volcan.
Bien qu’une majorité des cas impliquant un endommagement de câbles sous-marins soit involontaire, le sabotage de ces installations peut contribuer à la stratégie de déstabilisation menée par un État contre un autre. Depuis février 2022 et le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, de nombreuses coupures de câbles dans la mer Baltique ont été attribuées à la Russie et sa « flotte fantôme ». Cette dernière rassemble des centaines de bateaux naviguant sous pavillons étrangers et joue un rôle clé dans les efforts de « guerre hybride” déployés par Moscou contre les pays de l’UE et de l’OTAN. Comme l’explique Yasmine Douadi, PDG et cofondatrice de Riskintel Media, « dans une guerre moderne, on ne bombarde plus les ponts en premier, on coupe les câbles ». Face à cette menace, l’OTAN a lancé en mai 2024 un Centre maritime pour la sécurité des infrastructures sous-marines critiques, basé au Royaume-Uni, dont l’objectif est de surveiller et contrer les menaces liées aux câbles sous-marins. En février 2025, la Commission européenne a quant à elle annoncé un plan pour lutter contre le sabotage en mer Baltique.
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Les câbles sous-marins constituent ainsi la principale vulnérabilité d’Internet, bien que son importance à l’échelle mondiale doit être relativisée.
Internet : un système plus solide qu’il n’en a l’air
Les câbles sous-marins ne représentent, en effet, que le « corps » d’Internet. Le « cerveau », lui, est bien plus difficile à atteindre et encore plus difficile à endommager. Ce cerveau, c’est le DNS (domain name system ou « système de nom de domaine »), l’annuaire téléphonique d’Internet qui permet de faire correspondre l’adresse IP d’un site à son intitulé en lettres. Le DNS est coordonné par 13 serveurs dits « racines » répartis sur trois continents : dix aux États-Unis, deux en Europe et un au Japon. Ces serveurs sont eux-mêmes supervisés par l’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers ou « Société pour l’attribution des noms de domaine et des numéros sur Internet »). Les 13 serveurs racines sont en réalité 13 identités dupliquées sur plus de 1 500 serveurs physiques, leur conférant une certaine résilience face à de potentielles attaques. La clé de signature racine est quant à elle gardée par 14 crypto officers dispatchés sur deux sites physiques ultra sécurisés aux États-Unis, un sur la côte est, un sur la côte ouest. En divisant les responsabilités, on s’assure que si l’un des sites tombe, Internet ne tombera pas avec.
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En raison de son ampleur et de son omniprésence, Internet tend à avoir une image faible et vulnérable. En réalité, elle a été pensée comme solide dès sa création dans les années 60. L’aspect décentralisé d’Internet qui assure sa résilience n’est pas un hasard : il s’agit d’un des principaux objectifs que les développeurs cherchaient à atteindre lorsqu’ils ont créé ARPANET, l’ancêtre d’Internet, en 1969, dans le contexte de la guerre froide. L’objectif d’ARPANET était de garantir la capacité de riposte des États-Unis contre l’Union soviétique en cas d’attaque nucléaire contre Washington. La décentralisation du réseau permettait d’assurer une pérennité des communications même si le centre du pouvoir tombait. Comme le résume Yasmine Douadi, « Internet a été pensé dès l’origine pour encaisser le pire. La décentralisation n’est pas un bug, c’est le but ».
Le fait est que pour éteindre Internet dans son entièreté, il faudrait couper les 500 câbles sous-marins, détruire les 1 500 serveurs racines et neutraliser des millions de réseaux locaux dans plus de 195 pays, et tout cela en même temps. Ce scénario n’est pas des plus probables.
Une éruption solaire : une menace face à laquelle nous ne pouvons rien
Il semble donc compliqué pour l’ensemble d’Internet d’être compromis par des acteurs humains. La véritable menace pourrait, en réalité, venir du ciel, et nous serions complètement impuissants face à elle.
Cette menace, c’est le phénomène d’une éruption solaire où le Soleil émet de la matière, notamment du plasma, qui va être transporté à travers le système solaire dont la Terre fait partie. Ces éjections de masse coronale, comme les décrivent les scientifiques, interagissent avec le champ magnétique qui entoure et protège la planète et peuvent l’affecter selon l’intensité du phénomène. En 1859, une éruption solaire sans précédent avait généré une tempête géomagnétique sur Terre, causant des aurores boréales jusqu’aux Caraïbes et rendant le télégraphe, le seul réseau électrique de l'époque, complètement hors de contrôle. À l’époque, les effets étaient relativement limités compte tenu du faible développement des réseaux de communications électroniques. Aujourd’hui, l’impact d’une telle éruption serait bien différent. Selon des études scientifiques, les transformateurs électriques grilleraient par milliers, les satellites GPS dérailleraient et les répéteurs, les amplificateurs électriques installés tous les 100 kilomètres le long des câbles sous-marins pour maintenir le signal, pourraient lâcher en cascades. Des continents entiers pourraient être déconnectés pendant des mois.
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Les dernières éruptions ont eu des effets notables, mais loin des scénarios apocalyptiques. En 1989, une éruption solaire a causé la surcharge et le disjonctage d’un transformateur au Québec, entraînant d’immenses coupures de courant dans l’ensemble de la province, ainsi que dans une partie du nord des États-Unis pendant 24 heures. En 2015, une éruption a produit tellement d’émissions radio que les radars des avions et des aéroports dans les pays scandinaves ne pouvaient plus rien détecter. En novembre 2025, une tempête de particules énergétiques générée par une éruption solaire a produit des aurores boréales dans certaines régions où un tel phénomène n’a normalement pas lieu, mais sinon rien de sévère.
Une éruption solaire pourrait donc entraîner une panne mondiale sans précédent, mais la probabilité qu’un tel phénomène survienne est incertaine.
Le risque zéro n’existe pas, y compris pour Internet, mais son modèle décentralisé pensé dès sa création permet de limiter la possibilité d’une panne mondiale dont les répercussions pourraient être tragiques.
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