
Derrière les ambitions américaines sur le Groenland se joue une bataille plus discrète mais décisive : celle du contrôle informationnel. Dépendante des plateformes numériques américaines, l’île arctique voit son débat démocratique fragilisé par des opérations d’influence qui redéfinissent les contours de sa souveraineté.
Mette Frederiksen, Première ministre du Danemark, et Jens-Frederik Nielsen, Premier ministre du Groenland (Président du Naalakkersuisut) se sont exprimés à SciencesPo Paris le 27 janvier dernier pour détailler une dimension méconnue de la crise qui secoue l’île, au coeur de l’actualité médiatique, à savoir sa dépendance totale aux plateformes privées américaines (not. Meta, TikTok) et les opérations d'influence menées via ces canaux pour déstabiliser sa population.
Arctique : ambitions américaines et tensions géopolitiques autour du Groenland
Depuis plusieurs mois, l'Arctique est devenu le théâtre d'une confrontation inédite. Territoire 25 fois plus vaste que la France, riche en matières premières, peuplé de 57 000 habitants, le Groenland cristallise les ambitions de l'administration Trump, qui évoque ouvertement son annexion, voire l'usage de la force, au nom d'intérêts "stratégiques".
Ce n’est pas la première crise de souveraineté que traverse l’île : le Groenland est divisé entre un courant indépendantiste et une faction pro-danoise. Les élections de mars 2025, scrutin le plus médiatisé de l'histoire de l'île, avait été tenu alors dans un environnement informationnel déjà compromis. L’actuel premier ministre Nielsen a obtenu le score personnel le plus élevé (4 850 voix) mais son parti ne représente que 29,9% de l'électorat, à peine cinq points devant les indépendantistes radicaux (24,5%), et doit gouverner en coalition. À cela s’ajoute un contexte où Copenhague cherche à préserver son influence et où les Américains souhaitent se frayer une place. Si l'autodétermination du peuple groenlandais reste la voie la plus légitime, les pressions extérieures confèrent désormais à cette question une urgence inédite.
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Pour autant, les Premiers ministres Mette Frederiksen (Danemark) et Jens-Frederik Nielsen (Groenland) ont soigneusement évité ce sujet-ci afin d’apparaître sous un front uni : "Le peuple groenlandais se tourne définitivement vers l'Europe, vers le Royaume du Danemark, et discute même de réadhérer à l'Union européenne", a déclaré Nielsen. Si cette orientation géopolitique est claire, elle se heurte à une réalité technique : structurellement, les infrastructures de communication du Groenland sont américaines, et le cyberespace de l’île est déjà sous influence étrangère. La quasi-totalité des échanges, des messages politiques aux transactions commerciales, transite par des plateformes appartenant à Meta : les ministres joignent leurs administrations via Messenger, et les pages de vente et échange sur Facebook remplacent les commerces physiques, rendus impossibles par les centaines de kilomètres séparant les agglomérations.
Opérations d’influence : TikTok, Facebook et polarisation du débat groenlandais
Nielsen l'a affirmé sans détour : "Ils essaient d'influencer le peuple groenlandais [en faveur des États-Unis ou en défaveur du Danemark] depuis longtemps." Sans nommer explicitement les responsables, Nielsen identifie les réseaux comme TikTok, les campagnes politiques sur Facebook et l’amplification de la polarisation en tant que vecteurs de la campagne de désinformation. Outre les contenus anti-danois et la promotion d'une indépendance rapide, les vidéos virales sont également monnaie courante. Le premier ministre raconte que ces vidéos ciblent les jeunes Groenlandais, y compris sa propre fille, qui lui a montré une vidéo de lui fuyant un ours polaire monté par Trump. "Les algorithmes frient littéralement les cerveaux de nos jeunes", a résumé le Premier ministre.
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La Première ministre danoise partage ce constat. La technologie fragmente le débat public, alimente les extrêmes, et érode la capacité de concentration nécessaire au compromis démocratique. "Mon travail de Première ministre, c'est 90% de négociations ennuyeuses pour trouver des solutions pragmatiques. Les réseaux sociaux font exactement l'inverse : ils valorisent la division." Face à cela, elle annonce un projet de loi danois pour "libérer les enfants de l'iPhone et des réseaux sociaux", et appelle l'Europe à réguler massivement les algorithmes. Mais cet agenda politique se heurte au poids du lobbying des géants du numérique, Meta en tête, qui interviennent à Bruxelles pour peser sur le Digital Services Act, les régulations sur l’intelligence artificielle ou les directives sur la protection des données.
Vulnérabilité systémique : dépendance numérique et industrie de défense
De plus, la dépendance numérique ne concerne pas que le débat démocratique. L’industrie de la défense en est aussi victime. Frederiksen le martèle : "85% de nos équipements de défense, tous nos systèmes de paiement, toutes nos plateformes digitales dépendent d'acteurs extra-européens. Le Groenland est la partie émergée d'une vulnérabilité systémique."
Riposte européenne : autonomie stratégique et régulation des Big Tech
Face à ces menaces, les dirigeants danois et groenlandais défendent une riposte sur trois fronts. D'abord, l'autonomie stratégique. Elle implique un réarmement accéléré de l'Europe (l'objectif OTAN 2035 étant jugé "trop tardif"), mais aussi une production européenne d'équipements de défense, à ce titre le Danemark vient d'acheter des systèmes antiaériens français. "Il est embarrassant que l'Ukraine, en pleine guerre, puisse produire plus que l'Europe", a déploré Frederiksen. Le deuxième axe concerne la régulation des Big Tech : contrôle des algorithmes, limitation de l'accès des mineurs aux réseaux sociaux, transparence imposée sur les opérations d'influence.
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Enfin, un groupe de travail Groenland-Danemark-États-Unis a été constitué pour clarifier les modalités de coopération arctique. Interrogé par un membre du public sur ces négociations, Nielsen est resté équivoque, a mentionné des "lignes rouges" non négociables, probablement sur la souveraineté territoriale et le contrôle des infrastructures critiques. Sans préciser davantage, le Premier ministre groenlandais a cependant laissé une question ouverte : "Qui a le mandat pour négocier en premier lieu ?".
Souveraineté numérique : le référendum groenlandais sous influence ?
Cette interrogation révèle le flou persistant autour du statut juridique de l'île, dont dépend désormais sa souveraineté numérique. L'idée même d'un référendum "neutre" sur l'avenir du Groenland devient illusoire tant que sa population reste structurellement dépendante de plateformes américaines capables d'orienter le débat public.
Dans l'Arctique, la bataille pour l'avenir du Groenland s'est ainsi déplacée : indépendance, maintien dans le Royaume danois ou basculement sous influence étrangère, la réponse se dessine peut-être d'abord dans le cyberespace, là où désormais se forgent les esprits et alliances de demain.
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