
Lors du Risk Summit 2026, Alain Juillet a livré une lecture structurée des mutations géopolitiques en cours : fin de la domination occidentale, retour des logiques de puissance et installation d’une conflictualité permanente. Au cœur de cette recomposition, la guerre hybride s’impose comme la forme dominante des affrontements contemporains, brouillant durablement la frontière entre paix et guerre.
Le 12 mars 2026, lors du RISK SUMMIT, l’ancien directeur du renseignement au sein de la DGSE, Alain Juillet, proposait une lecture particulièrement structurée de la transformation du système international. Selon lui, le monde entre dans une phase de rupture historique marquée par la fin de l’hégémonie occidentale et le retour à une logique de puissance brute. Mais au-delà du constat géopolitique, son intervention permet surtout de saisir une mutation plus profonde : la transformation de la guerre elle-même. La guerre hybride, loin d’être un simple concept opérationnel, apparaît dès lors comme la forme dominante de conflit à l’échelle internationale, dans un contexte où la distinction entre guerre et paix tend à disparaître.

La fin de l’ordre occidental et le début de la guerre hybride
L’analyse d’Alain Juillet s’inscrit d’abord dans une perspective historique longue. Il décrit un cycle de domination occidentale amorcé en 1492 avec les grandes découvertes et la maîtrise des espaces maritimes, puis institutionnalisé à partir de 1945 à travers de nouvelles structures comme l’ONU et le FMI.
Cet ordre reposait sur une combinaison singulière : d’une part, une supériorité matérielle occidentale ; d’autre part, une capacité à universaliser ses normes, notamment en ce qui concerne le droit international, la démocratie et les droits de l’homme.
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La période 1990-2010, que Juillet qualifie d’« illusion de mondialisation heureuse » correspond à l’apogée de cet ordre libéral, analysé par le chercheur et politologue américain Francis Fukuyama comme « la fin de l’histoire ».
Or, cette phase est désormais révolue. L’essor des BRICS, dont le poids économique dépasse celui du G7 « de 7 à 8 points d’écart » selon Juillet, illustre une recomposition structurelle du système international. Le déplacement du centre de gravité vers l’Asie s’accompagne ainsi d’une contestation croissante de la légitimité des institutions internationales, perçues comme des instruments de domination occidentales. Dans ce contexte, la norme perd sa centralité. Comme le dit Alain Juillet : « la loi ne prime plus sur la force ».
La guerre hybride comme système : vers une confrontation permanente
La contribution centrale de l’ex-directeur du renseignement au sein de la DGSE réside dans sa définition extensive de la guerre hybride. Celle-ci ne se limite pas à une combinaison de moyens militaires conventionnels et irréguliers, comme chez Frank Hoffman, ancien officier du Corps des Marines des États-unis et chercheur en stratégie de défense. Elle devient un système global de confrontation, structuré autour de six dimensions : militaire, informationnelle, juridique, technologique, économique et monétaire.
Cette approche rejoint, tout en la mettant à jour, la pensée de Carl von Clausewitz : si « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », alors tous les moyens deviennent aujourd’hui potentiellement des instruments de guerre.
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Dans ce contexte, l’élément le plus structurant est sans aucun doute la disparition du seuil entre paix et guerre. Contrairement aux conflits classiques, la guerre hybride ne commence pas officiellement (il n’y a pas de déclaration de guerre officielle), ne se termine jamais réellement (par un accord de cessez-le-feu ou un traité par exemple) et se déploie en continu. Cette idée de conflictualité permanente renvoie à la notion de « compétition stratégique », qui relève de la doctrine américaine mais aussi des pratiques observées dans les relations sino-américaines ou russo-occidentales.
Traditionnellement associée aux acteurs faibles tels les groupes insurgés ou les acteurs armés non-étatiques, la guerre hybride est désormais pratiquée par les grandes puissances elles-mêmes. Elle devient un mode de confrontation privilégié dans un contexte de dissuasion nucléaire, où l’affrontement direct est trop coûteux.
Le retour des empires ?
La généralisation de la guerre hybride s’inscrit dans une transformation plus large du système international, que Juillet décrit comme un retour à une logique d’empire : « La logique d’empire, c’est la loi du plus fort et le contrôle d’une zone ».
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Ce retour s’articule autour de quatre principes : la puissance brute, l’intérêt national, les sphères d’influence et les rapports de force. Cette lecture est profondément réaliste et fait écho aux travaux du spécialiste des relations internationales John Mearsheimer, pour qui les grandes puissances cherchent naturellement à maximiser leur puissance et à contrôler leur environnement régional.
Dans ce cadre, les États-Unis chercheraient à préserver leur hégémonie dans l’hémisphère occidental. De même, la Chine construirait une sphère d’influence eurasiatique. Enfin, la Russie agirait dans son « étranger proche ».
La bataille de la légitimité et la crise du soft power occidental
Un autre apport majeur de l’analyse de Juillet concerne la dimension normative du conflit. Selon lui, l’Occident est de plus en plus montré du doigt : « On nous accuse d’être des hypocrites, d’être les champions du deux poids deux mesures. Quand on fait quelque chose en dehors des règles, on trouve cela normal, mais quand les autres le font on trouve cela insupportable ».
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Il ajoute à cela l’imposition de normes culturelles, critique qui affaiblirait le soft power de l’Occident. Théorisé par le géopolitologue américain Joseph Nye dans son ouvrage intitulé Bound to Lead en 1990, il s’agit d’une nouvelle forme de pouvoir en relations internationales. Cette puissance « douce » ne fonctionne pas sur le mode de la coercition, mais plutôt sur celui de la persuasion, et cela à travers d’autres leviers tels que l’image, la réputation, le prestige, la communication, la culture, la science, la technologie, les idées, etc…
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Dans un monde hybride, la légitimité devient un champ de bataille à part entière. Il ne s’agit plus seulement de convaincre, mais aussi de délégitimer l’adversaire et imposer des récits concurrents. Ici, la guerre informationnelle joue un rôle de premier plan. Elle a pour objet non seulement les États, mais aussi les sociétés.
Vers une conflictualité permanente
En somme, l’intervention d’Alain Juillet permet de penser la guerre hybride non pas comme une technique parmi d’autres, mais comme la matrice du nouvel ordre mondial. Dans un système marqué par la fin de la domination occidentale et le retour des logiques de puissance, la guerre devient permanente et multidimensionnelle. Ainsi, les États, et en particulier les démocraties occidentales, sont appelés à désormais penser la sécurité non plus uniquement en termes militaires, mais comme une résilience globale face à une situation conflictuelle diffuse et continue.
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